L’amoureuse (texte lu lors du spectacle )

Quand il n’a pas d’îles où se poser pour des instants de calme, l’amour en vient vite à l’épuisement

Gabrielle Roy

Prends bien ton temps, ma belle, avant d’ouvrir tes yeux fatigués. Cherche cet ilot dans les recoins de ta mémoire, restes-y, le plus longtemps possible.

Marche avec cet homme, refais les gestes des autres jours, dans votre silence de bord de mer habité par les cris des enfants. Imprègne-toi une dernière fois de chacun des détails, les coquilles de moules brisées sur la grève, le sable entre tes orteils, le froissement des cerfs-volants. Sa main à lui, bien solide autour de la tienne, le geste le plus démodé mais le plus essentiel du monde.

Souviens-toi de ta paix et de ton enchantement. Souviens-toi des plus réticentes fibres de ta sensibilité, déployées enfin, de la disposition de ton corps à l’amour.

Prends bien ton temps. Profite de tous ces souvenirs mêlés, choisis les plus vrais, les plus immenses, les plus empressés de se défaire, et donne-leur encore un peu de souffle, juste un peu, pour ne pas laisser surgir les autres.

Et garde la paume de cet homme dans la tienne, surtout, parce que tout est là dans ce geste millénaire : l’agitation de son corps, du tien, des vôtres ensemble, sur toutes les surfaces, pendant une nuit, deux nuits, trois nuits, les mouvements donnés en pâture à la noirceur gourmande, lâchés dans l’urgence et l’envie, dans le bruit mat des cuisses qui se tendent, s’entrechoquent et s’effleurent, le sommeil muet et sans images sur les draps tièdes, tout cela qui s’épuiserait autrement, deviendrait contorsions sans lendemain, sans valeur, sans suite, tout est là, oui, dans cette main pleine de bravoure qui te serre la tienne, qui déclare à la mer, aux enfants et aux cerfs-volants que tu es celle choisie parmi toutes, celle qui reste et qui dure, celle qui habitera d’autres nuits à venir, toutes les nuits à venir, toute la vie à venir.

Oui, dans ce geste le plus démodé, mais le plus essentiel du monde, tout est là. Alors n’ouvre pas les yeux tout de suite, la nuit t’a épuisée. Tu as tourné et retourné la scène d’hier dans ton esprit, sans jamais pouvoir t’en expliquer le sens. Alors ce matin, attends. Laisse le soleil chauffer tes paupières, reste dans cet état où ton corps, engourdi par le sommeil, ne se rappelle pas encore. Tout à l’heure, seulement, tu laisseras resurgir  ce souvenir qui anéantira les autres.

Oui, tout à l’heure tu te rappelleras. Hier, sur la grève, cet homme si brave qui t’a tenu la main en marchant, qui a déclaré à la mer, aux enfants et aux cerfs-volants que tu étais celle choisie parmi toutes, celle qui allait rester et durer, celle qui habiterait d’autres nuits à venir, toutes les nuits à venir, toute la vie à venir, cet homme que tu croyais être d’amour et de courage a, devant cette femme que vous avez croisée sur le sable froid, dont tu as vite compris qu’elle était sa mère, lâché d’un coup sec ta main, dans le geste le plus viscéral, mais le plus authentique du monde, te laissant redevenir cette femme de pacotille à qui on ne tient pas la main, dans un monde où les ilots sur lesquels se poser, et croire, disparaissent dès qu’on y met les pieds.

© Maude Poissant 2013

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